Rav Oury Cherki

L'antisémitisme d'après les sources juives

Adar 5766




Les textes traditionnels ne traitent pas des causes immédiates du conflit entre "Israël et les nations", mais de ses causes profondes L'antisémitisme a aux yeux de la tradition un caractère quasi ontologique: il serait une conséquence inéluctable de l'existence du peuple juif. Celui qui s'est mis à part - ou a été mis à part du reste de l'humanité, suscite inévitablement un rejet de ce qui est différent, de l'Autre.

C'est bien ainsi que commence l'histoire d'Israël , avec le Lekh Lekha d'Abraham qui se sépare de la civilisation d'Our Kasdim. Comment comprendre alors ce paradoxe du texte qui dit (Genèse, XII,3): "seront bénies par toi toutes les familles de la terre"? Comment une nation qui se sépare du reste de l'humanité peut-elle prétendre lui apporter la bénédiction? Quel orgueil! L'on pourrait presque souscrire à cette affirmation des antisémites: l'antisémitisme vient par la faute des Juifs!

La séparation n'est justifiable que s'il y a un projet moral derrière elle. Israël est séparé pour être au service de l'humanité. Mais l'on peut tomber alors dans un paternalisme facile, apporter une aide aux autres peut toujours être considéré comme une humiliation qui engendre l'animosité. On a donc, dès l'origine, tenté de régler le problème à sa racine, par exemple en le supprimant.

C'est la tentative paulinienne qui consiste à nier la séparation: ni Juif, ni Grec, il n'y a pas de différence entre les Juifs et les Goyim…Malheureusement le problème a subsisté! Cette solution est digne de la vue d'un enfant - "Cachons aux non juifs que nous sommes 'Am Segoula, un "peuple élu" (on pourrait appeler cela la tentation marrane) , mais on voit bien que cela ne marche pas non plus…

Une tentative moderne exemplaire fut celle de Sartre dans ses "Réflexions sur la question juive", qui dit: ce sont les antisémites, ces hommes mauvais, qui ont inventé les Juifs en en faisant des êtres différents, mais ils ne sont pas différents, le peuple juif n'existe pas, c'est un peuple qui n'a pas d' histoire et donc la question est réglée!

Mais comme on le sait, vers la fin de sa vie Sartre a rencontré des vrais Juifs, des Juifs authentiques, ainsi que l'Etat d'Israël en 1967 et il n'a pu maintenir sa position initiale.

On peut souvent constater un malaise chez les Juifs eux-mêmes. Pour tenter de le comprendre, il faut revenir au commencement, à partir d'une analyse qui a son origine dans l'enseignement de Manitou.. L'apparition d'Abraham a lieu dans un contexte précis, avec en arrière-plan l'épisode de la Tour de Babel. C'est l'histoire d'une société qui veut éviter un nouveau déluge, éviter que le Ciel ne leur tombe sur la tête. La Tour sera un pilier pour empêcher l'effondrement du firmament. Les hommes ont été jugés parce que " la terre était emplie de violence". Comment empêcher cette violence? En les attelant tous à un projet commun, gigantesque, qui durera pendant des générations et supprimera les différences entre eux. Pour éviter les guerres faisons une humanité uniforme, qui ne s'occupera plus que d'une chose, la construction de la Tour qui ira de la terre jusqu'au Ciel!

Mais il s'agit là d'une conception totalitaire, quasi "concentrationnaire", qui annihile la spécificité de l'individu, et le Créateur intervient pour détruire la Tour, pulvériser le projet, et disperser les hommes. C'est l'origine des 70 nations, c'est-à-dire des 70 manières d'être homme. Dieu a sauvé l'humanité de l'uniformité, la richesse humaine est préservée. Bien entendu, le problème qui réapparaît c'est la violence et la guerre, car chaque peuple va vouloir imposer sa vision ou sa volonté à tous les autres, cela aboutit à l'impérialisme.

C'est sur cet arrière-plan que la Torah nous parle de l'élection d'Abraham: une 71ème identité humaine est créée qui doit être le coordinateur des 70 autres. Il n'est pas dit: Vehitbarekhou, mais Venivrekhou. Le verbe lehavrikh s'applique à la vigne et signifie "marcoter" Le marcotage consiste à enterrer les sarments d'une vigne et de ces sarments sortent de nouvelles branches. Il faudrait traduire: "par toi seront marcotées toutes les familles de la terre".

Dieu a choisi une petite part de chacune des nations pour en faire Israël. Chaque nation vit sa propre identité, le projet d'Abraham est de sauver l'unité de l'humanité sans passer par l'uniformité. Il est donc le "sauveur" de l'humanité. La première réaction des nations est évidemment le refus, l'opposition à celui qui est différent. Abraham est le seul à ressembler à tout le monde et c'est en cela qu'il est différent. Comme le disait Arnold Mandel, les Juifs sont exactement comme les autres mais ils sont un peu plus comme les autres que les autres! C'est là l'origine de l'antisémitisme, de la haine, mais toute haine est susceptible de se transformer en amour.

Ainsi que le disait le Rav Kook, heureusement que les gens sont arrivés à la haine de la religion - Sinat haDat -, car l'indifférence est pire que la haine. La haine prouve l'importance de son objet!

Citons cet enseignement de la Guemara ( Berakhot p.3 a ) concernant les trois gardes de la nuit. Dans la première garde les ânes braient, ce sont les nations, dans la deuxième les chiens aboient, ce sont les nations qui nous font des misères, dans la troisième, le nourrisson tête le sein de sa mère et la femme parle avec son mari. Comme l'écrit le Maharal, à la fin de l'exil les nations seront capables de se comporter avec Israël comme un homme et une femme qui s'aiment! Entre temps, Israël peut passer par de nombreuses tentations: assimilation, exilisme, cosmopolitisme etc…Déjà dans la Torah l'on peut voit la tentative de Jacob vis à vis de Chekhem: il sait que ce sont des barbares mais il veut tout de même les introduire dans la famille!

Voici comment le Maharal dans Netsah' Israël et Ner Mitsva situe les rapports entre Israël et les nations à un niveau ontologique. Chaque fois qu'il y a une exception - un nivdal - se produit un mouvement de la nature pour l'éliminer. Un corps étranger suscite l'expulsion (comme dans le corps humain).

Le fait même qu'Israël se situe au-delà de la nature entraîne une poussée gigantesque de la part de la nature pour supprimer cette différence. L'opposition à Israël s'effectue à la fois de l'intérieur, par le Yetser Hara' - et de l'extérieur, par la haine des nations, c'est -à -dire l'antisémitisme. Dans Ner Mitsva le Maharal approfondit cette idée. Il y a un paradoxe dans la notion même de création. Le fait d'être créé implique que l'on soit détaché du Créateur, donc la créature n'a plus rien qui la fasse vivre. Si au contraire elle s'attache au Créateur elle est néantisée dans l'infini et ne peut plus vivre non plus. La situation de créature est donc une situation impossible.

La seule solution au problème est de créer une bipolarité. Dans la tradition cette bipolarité existe, c'est celle entre Israël et les quatre Empires, Israël tirant vers l'unité et les quatre malkhouyot s'en éloignant. Quatre comme les quatre directions de l'espace autour d'un centre unitaire. Les sages ont vu l'annonce des quatre "Royaumes" dès le verset 2 de Béréchit: "Et la terre était Tohou et Bohou et l'obscurité était sur la surface de l'abîme et le souffle de Dieu planait sur la surface des eaux". Ils ont expliqué: Tohou c'est Babel, Bohou c'est la Perse, 'Hochekh c'est la Grèce, Téhom c'est Rome et le souffle de Dieu c'est l'esprit du Messie.

Or il est impossible qu'il n'y ait pas opposition entre la dilution et l'unité, dilution qui peut se traduire de différentes manières, à connotation religieuse comme dans le christianisme, à connotation laïque,comme dans tous les aspects du "mondialisme".

Le premier projet de "Choah" est formulé dans la Torah dans le verset suivant ( Genèse, XXVII,41): "Esaü haït Jacob à cause de la bénédiction dont l'avait béni son père et il se dit en son cœur, les jours du deuil de mon père approcheront et je tuerai Jacob mon frère".

Dès que ce projet est formulé apparaissent deux empêchements intérieurs: d'abord Isaac est encore vivant, et Jacob c'est tout de même mon frère! Le parallèle avec l'antisémitisme chrétien est facile à établir: malgré la haine qui s'accumule de génération en génération, cette haine ne peut devenir "solution finale", à cause de la barrière théologique: les Juifs doivent survivre comme témoins de la véracité du christianisme. Les chrétiens ont un sentiment confus de "fraternité". Ils savent qu'ils ont un patrimoine commun avec les Juifs, la preuve c'est qu'ils ont conservé "l'Ancien Testament". Donc on ne peut tuer son frère, mais on peut le haïr, l'humilier etc...

Dans la Torah cette haine est transmise aux descendants d' Esaü qui envoie son fils Eliphaz pour tuer Jacob, mais celui-ci ne peut pas…parce qu'il a étudié chez Jacob (cf le midrach cité par Rachi). Mais Eliphaz a une concubine qui aurait voulu être la mère d'Israël et qui a été refusée par les Avot et c'est elle qui donne naissance à Amalek, l'antithèse absolue d'Israël, qui est donc le fruit de la frustration de ne pas être Israël.

Dans l'histoire moderne ceux qui pour la première fois ont envisagé une Choah n'étaient autres que les fondateurs de l'Europe laïque, les libéraux déchristianisés. Voir par exemple Voltaire qui défend les Droits de l'homme pour tous sauf pour les Juifs décidément incurables. Pour Fichte, un des fondateurs du nationalisme allemand moderne, il n'y a que deux solutions pour les Juifs: soit les renvoyer dans le désert d'où ils sont venus, soit leur couper le tête et la remplacer par une autre où il n'y aurait aucune idée juive! Ces libéraux qui n'ont plus de barrière théologique ont hérité dans leur subconscient de cette haine chrétienne, et ce sont eux qui ont pu réaliser la Choah à la manière dont Amalek hérite du projet de Choah d'Esaü. On peut pousser plus loin l'analyse psychanalytique et penser: ce serait comme si l'Europe avait décidé de devenir laïque pour pouvoir anéantir les Juifs!...

Manitou expliquait que le mythe chrétien selon lequel le Créateur du monde s'est fait homme pour souffrir de la souffrance des hommes; est formulé de façon à masquer la véritable intention du mythe: Dieu s'est fait juif, et en tuant ce Juif on sauve l'humanité!

Si cette haine est ontologique y a-t-il une solution? La tentation serait de devenir "normal" à la façon d'A.B. Yehoshua (cf. son livre "Pour une normalité juive"), de cesser d'être différent, comme si après 4000 ans d'histoire nous pouvions renoncer à notre identité et à ce que nous devons à l'ensemble de l'humanité. Il faut au contraire avoir le courage d'être nous-même. Si l'histoire d'Israël est tellement longue, c'est- probablement parce qu' Israël n'est pas encore véritablement né, que nous n'avons pas encore dit ce que nous avons à dire, et notamment la vraie raison de notre retour. 1 Il ne faut pas dire: nous sommes revenus pour avoir la paix, les nations répondent: vous ne l'aurez pas; ni pour nos droits historiques, il y en a d'autres qui les réclament, ils veulent la même terre que vous etc...

Il ne suffit pas non plus de tomber dans un discours naïf: devenons tous religieux et tout ira bien, car les mitsvot on les pratiquait déjà en Galout. Faisons un Etat juif fort militairement, cela ne suffit pas non plus à faire disparaître l'antisémitisme, au contraire! Le problème ne pourra être résolu que lorsque Israël aura pris la responsabilité de délivrer le message dont il est porteur pour l'humanité. Cela demande entre autres que des Baté Midrach soient ouverts pour élucider la question de l'apport d'Israël aux nations. La législation des Bené Noah' n'est d'ailleurs qu'un détail dans l'ensemble, le projet de ce qu'on appelait autrefois la société prophétique est beaucoup plus large. L'antisémitisme disparaîtra lorsque nous aurons enfin rempli notre rôle vis-à-vis des autres.

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